Il ne s’agit pas, pour vivre de croire, mais d’adhérer à un programme de vie, individuel ou collectif.

(ALBERT JACQUARD)


Prévention du suicide, promotion de la vie et promotion de la santé

Texte rédigé par : Jean-Pierre Courteau

 

À l'occasion de la semaine nationale de prévention du suicide 2001, la région de l’Outaouais désire réaffirmer son orientation et son engagement en faveur de la promotion de la vie, en amont des problèmes de santé mentale et de suicide. La promotion de la vie fait appel aux grandes stratégies de promotion de la santé, soit :

Dans les paragraphes suivants, nous passerons en revue différentes interventions qui découlent de ces stratégies générales et qui sont susceptibles de contribuer à réduire l’incidence du suicide dans la région. Ce sont, surtout chez les jeunes enfants, des actions visant à développer l'estime de soi, les habiletés personnelles et sociales et la résilience, mais aussi des interventions de prévention du suicide proprement dites. Nous proposons notamment, dans la troisième section du texte, une revue critique, non exhaustive, visant à établir des ponts entre les recherches récentes et certaines pratiques actuelles dans le domaine de la prévention du suicide.

 

1. Les interventions durant la grossesse, à la période périnatale et auprès des jeunes enfants et des familles

Il y a quelques années, on se serait demandé en quoi ces interventions concernaient la prévention du suicide. Il existe aujourd’hui un consensus pour dé-compartimenter les problématiques et les clientèles et pour donner plus de cohérence à nos actions dans le continuum prévention / traitement / réadaptation. Or la promotion de la vie s'inscrit dans ce continuum. Durant la semaine de prévention du suicide, nous avons l'occasion de souligner le fait que plusieurs actions posées très tôt dans la vie peuvent avoir un effet important et durable sur le développement et la trajectoire des enfants.

Par exemple, les recherches récentes démontrent que les bébés évoluant dans un environnement favorable développent des mécanismes physiologiques d'adaptation aux stimulations extérieures qui sont permanents et qui les protégeront contre plusieurs problèmes de santé mentale ou de santé physique tout au long de leur vie. Les interventions de soutien intensif aux mères durant la grossesse, de développement des compétences parentales et de stimulation précoce des jeunes enfants pourraient même être les plus rentables dont nous disposons actuellement dans le système de santé, même si leurs effets se mesurent souvent à l'échelle d'une génération. Investir en amont demande donc une vision à long terme, au-delà de la mise en place de services en lien direct avec la problématique du suicide. Une jeune pousse de chêne peut être tuteurée avec un fil de soie !

 

2. Le développement des compétences personnelles et sociales des jeunes

Pour s’y retrouver, « compétences » essentielles, transversales, génériques, personnelles et sociales sont essentiellement synonymes. Dans l’état actuel des connaissances sur le développement de l’enfant, les experts de la santé et de l’éducation en Amérique du Nord s’entendent en effet sur la nécessité de mieux outiller les jeunes, non seulement en termes de connaissances, mais aussi "d'habiletés" à appréhender un monde en transformation rapide, notamment au niveau des valeurs.

Les tendances défavorables observées au cours des dix dernières années dans l’évolution des problématiques touchant les jeunes (tabagisme, alcoolisme et toxicomanies, détresse psychologique) ne sont pas étrangères à ce changement de cap. Les écoles et les autres organismes œuvrant auprès des enfants offriront de plus en plus de programmes et de composantes axées sur la promotion de saines habitudes de vie et sur le développement d’habiletés qui contribuent au développement et à la consolidation de l’estime de soi. Ces habiletés (ou « compétences ») sont communes à plusieurs déterminants de la santé physique et mentale et de la réussite scolaire :

Dans le cadre de la semaine de prévention du suicide, nous avons décidé de «recycler» dans nos envois un document produit en octobre 1998 par un groupe de travail interministériel MSSS-MEQ et qui a servi de balise à la Réforme de l'éducation: «Les compétences essentielles liées à la santé et au bien-être à intégrer au curriculum des enfants de l'éducation préscolaire et des jeunes du primaire et du secondaire au Québec» (voir Références à la fin). Ce document est toujours d'actualité et il apporte un éclairage détaillé sur les apprentissages à réaliser en fonction des phases successives de développement des enfants et des jeunes.

En ce qui concerne les façons de favoriser ces apprentissages, l’intégration au curriculum scolaire est privilégiée parce qu’elle permet d’atteindre l’ensemble des jeunes. Cependant, l'apprentissage des compétences essentielles n'est pas limité à l'école et s'intègre déjà aux objectifs formels ou informels de nombreux intervenants et organismes œuvrant auprès des jeunes. Les expériences passées, notamment en prévention du tabagisme et des toxicomanies, nous apprennent qu’un mode de transmission interactif est plus efficace que le mode dit « traditionnel » d’enseignement magistral. Par ailleurs, les activités de sensibilisation, de transmission d'habiletés et de support par les pairs sont reconnues comme étant efficaces auprès des jeunes et il est acquis qu'elles favorisent l’amélioration du rendement scolaire, de l’assiduité à l’école et de l’estime de soi. Si leur lien avec la prévention du suicide reste encore à prouver, les programmes d'intervention par les pairs ont montré qu’ils peuvent aussi réduire d’autres comportements à risque élevé.

 

3. Revue de l’efficacité de quelques interventions de prévention du suicide chez les enfants et les adolescents

En faisant la promotion de la vie, nous ne pouvons pas nous tromper et il est fort improbable que nos actions aient des effets indésirables sur la santé de la population. Cependant, nous avons aussi besoin d'interventions de prévention du suicide, en lien avec des problématiques et des facteurs de risque, notamment chez les jeunes. L'évaluation de ces interventions est cruciale. L’American Academy of Child and Adolescent Psychiatry a publié récemment une vaste revue critique de l’efficacité de plusieurs interventions couramment utilisées en Amérique du Nord pour prévenir le suicide chez les jeunes. Nous avons traduit, adapté et vulgarisé le document synthèse de ces travaux, qui est disponible intégralement sur le site de l’Academy (voir Références à la fin).

 

3.1 Les lignes téléphoniques de crise

De telles lignes téléphoniques sont disponibles à peu près partout en Amérique du Nord. Les évaluations de ces services d'intervention en situation de crise sont rares, mais aucune à date n'a démontré que les lignes d'écoute étaient efficaces pour réduire l'incidence du suicide, bien qu'elles puissent avoir des effets bénéfiques sur d'autres issues de santé mentale. Les hypothèses évoquées à cet égard soulignent la détermination et le caractère définitif de la décision prise par l'individu qui a décidé de passer à l'acte, le caractère stéréotypé de la réponse et le fait que ces services soient beaucoup plus utilisés par les femmes que par les hommes, qui sont les plus à risque.

 

3.2 La restriction des moyens

On place beaucoup d'espoir sur les mesures de santé publique visant à restreindre l'accès aux armes à feu pour réduire le taux de suicide, notamment chez les jeunes où l'impulsivité est un facteur important dans le passage à l'acte. Or il n'existe pas de preuves convaincantes quant à l'efficacité à long terme de cette mesure, notamment aux États-Unis où les études comparatives entre différents États sont possibles. Par contre, il est bien démontré que le contrôle des armes à feu diminue le risque d'accidents. Par ailleurs, l'augmentation de l'âge légal pour consommer de l'alcool dans certains États s'est avéré efficace pour réduire le taux de suicide dans le groupe d'âge concerné.

 

3.3 Les programmes éducatifs d'information et de sensibilisation au suicide

Des études contrôlées effectuées aux États-Unis n'ont pas été en mesure de démontrer que les interventions de groupe destinées aux élèves du secondaire et traitant essentiellement de la problématique du suicide amélioraient le recours à des services d'aide par les jeunes vivant des problèmes de santé mentale. D'autre part, il existe des preuves solides à l'effet que des jeunes ayant déjà des tendances suicidaires puissent être perturbées par ces programmes. Par ailleurs, les programmes de groupe destinés à prévenir la détresse psychologique en milieu scolaire n'ont pas ces effets indésirables et sont susceptibles d'agir efficacement sur les facteurs de risque et de protection qui sont reliés aux idéations et aux comportements suicidaires.

 

3.4 La détection individuelle des jeunes à risque

Contrairement à l'approche non ciblée décrite au paragraphe précédent, l'identification individuelle et précoce des jeunes présentant un risque suicidaire, notamment en milieu scolaire, dans les centres de détention et dans les foyers d'accueil, s'avère un moyen excellent et coût-efficace de prévention du suicide dans ce groupe d'âge. Il est démontré que les adolescents sont en mesure d'exprimer clairement leurs idéations et tendances suicidaires à un adulte avec qui ils ont établi un lien de confiance. Par contre, il est très important de souligner que de telles initiatives doivent êtres accompagnées d'un engagement concret dans une relation d'aide ou par la référence et la prise en charge des jeunes à risque par des services d'aide et de traitement spécialisés.

 

3.5 La sensibilisation des médias

Les risques d'imitation posés par le traitement sensationnaliste ou proéminent du suicide chez les jeunes en général ou d'un événement suicidaire en particulier sont maintenant bien documentés. Le Centers for Disease Control (CDC) d'Atlanta (1994) et l'American Foundation for the Prevention of Suicide (1999) ont d'ailleurs formulé des recommandations très complètes à l'intention des journalistes et des médias à cet égard (voir Références à la fin).

 

3.6 La formation des intervenants

Les réviseurs de l'Academy se sont intéressés particulièrement aux résultats d'une étude unique en son genre, réalisée en Suède (Rhimer et al, 1995), qui suggèrent que la dispensation d'un programme de formation intensif de deux jours à l'intention des intervenants de première ligne, portant sur l'évaluation des troubles de l'humeur et du risque suicidaire, résulte en une diminution du nombre de suicides (chez les garçons et les filles) et de tentatives de suicide (chez les filles), et en une augmentation de la prescription d'antidépresseurs et d'hospitalisations. Par ailleurs, la formation de toutes les personnes qui interviennent auprès des jeunes pour qu'ils puissent mieux reconnaître et référer, s'il y a lieu, les enfants et les adolescents suicidaires est souhaitable, indépendamment de son impact spécifique sur le taux de suicides.

 

3.7 La postvention

Le terme est maintenant consacré et les interventions de postvention sont maintenant la règle lorsqu'un suicide survient dans une école, dans une communauté ou même dans une entreprise. Il est bien démontré que le suicide d'un ami ou d'une connaissance augmente le risque de dépression majeure, de troubles anxieux, d'idées suicidaires et de syndrome post-traumatique chez les adolescents durant les six mois suivant le suicide. Le risque individuel dépend de l'état de santé mentale du jeune et de ses antécédents familiaux, et non seulement de sa situation de témoin ou de la qualité de ses liens avec la personne décédée. Enfin, si l'intervention immédiate est importante, des services de suivi et de support à long terme (dans certains cas pendant plusieurs années) sont également essentiels.

 

4. La prévention du suicide chez les adultes et chez les personnes âgées

Ce sujet ne sera pas traité en profondeur cette année, mais il est évidemment aussi complexe et aussi vaste que la question du suicide chez les jeunes. Par ailleurs, les questions et les mises en garde soulevées quant aux effets néfastes potentiels de certaines de nos interventions de prévention du suicide chez les jeunes sont probablement applicables également aux adultes et aux personnes âgées, quoique à des degrés divers. L'impulsivité joue un rôle moins important dans les suicides de personnes d'âge mûr que dans ceux impliquant les jeunes, ce qui confère une fenêtre d'opportunité plus importante pour la reconnaissance des signes de détresse et de dépression, ainsi qu'à l'entraide et à la solidarité. Les grands principes d'action suggérés par le document ministériel S'entraider pour la vie nous semblent particulièrement éloquents quant à la nécessité de valoriser les ressources innées et acquises des individus dans l'entourage des personnes suicidaires: «…valoriser le sens de la vie en s'appuyant sur les solidarités et les responsabilités …reconnaître que les individus ont des compétences pour faire face au suicide et le potentiel pour en développer de nouvelles».

Ces principes revêtent une importance particulière chez les personnes âgées, particulièrement celles qui vivent des situations d'isolement, de pauvreté et de maladies graves. La littérature concernant la prévention du suicide chez les personnes âgées souligne également la nécessité du diagnostic précoce et du traitement adéquat de la dépression, souvent dans un contexte d'atteintes cognitives ou de maladies associées, ainsi que sur une vigilance accrue face à l'abus de médicaments psychotropes, d'interactions médicamenteuses et de sur-médication en général.

Références


Texte rédigé par: Jean-Pierre Courteau, médecin spécialiste en santé communautaire à la Direction de la santé publique, Régie régionale de la santé et des services sociaux de l'Outaouais, janvier 2001.